Leçon numéro 1: ce n’est pas “stupide”, c’est différent.
Je voulais vous parler un peu de mon drôle de pays, pendant ma pause déjeuner.
Immense (deuxième au monde après la Russie). Froid (il neige déjà à Québec). Bilingue (comprenez surtout qu’il y a coexistence d’une communauté francophone et d’une communauté anglophone, bien distinctes). Varié (des superbes rocheuses de l’Ouest aux aires métropolitaines de l’Est). Son histoire me passionne.
En tant que bonne française arrogante, méprisante, convaincue que seul son pays est maître en matière d’élégance, de bon goût, de culture, de modèle de société, il m’arrive de m’adonner au Canadian-bashing avec mes amis expatriés. C’est un sujet de conversation consensuel qui nous permet de nous rapprocher (par définition …) et au passage de nous défouler.
Et pourtant …
Pouvoir faire ses courses en polaire rose et en leggin’ (oui, oui je l’ai fait) sans que personne ne vous juge (mieux, quand tout le monde autour trouve cela normal) a du bon. J’apprécie aussi le fait de ne pas passer à la difficile phase du “démaquillage” (quand le mascara colle aux cils et nous donne un air de panda) le soir. Bon je noircis un peu le tableau, je fais quelques efforts pour aller travailler et quand je vais en soirée mais comparativement à ce que je fais en France … Et ça tombe très bien parce que je n’avais pas l’intention de vivre ici de la même manière que chez moi dans mon beau et lointain pays.
Cela pourrait me libérer pour mon double cursus (j’ai repris ma licence par correspondance), l’apprentissage du russe (j’y crois encore!) mais en fait … non.
Pour ce qui est du modèle de société, extrait d’une conversation banale un samedi matin à Cora’s (lieu de brunch canadien):
Ma coloc Keisha: “Gosh did you see that homeless begging at the door when we entered the restaurant? He thought I would give him money but I wouldn’t. He makes more money than I do.“
J’étais en train d’avaler un pancake dégoûtant et graisseux, faisant semblant de l’apprécier pour essayer de masquer le mépris que j’ai pour l’alimentation nord-américaine et ne pas passer pour une française caricaturale. Je l’ai regardé avec un regard d’incompréhension -non dissimulée cette fois – mais considérant sa remarque normale, elle n’a sûrement pas capté mon air surpris. Il me fallait donc une explication.
Moi : “How could he make more money, he’s … a homeless” (pas très recherchée la structure de ma phrase mais le lieu ne se prêtait pas à l’élaboration de belles phrases riches et complexes).
“That’s the point. He gets a lot of money from the guys who give him some in the street“.
Un mois auparavant, la même colocataire m’avait dit de ne pas me promener le soir dans le quartier du Byward Market car il y a des “shelters” (des abris pour les sdf). Quand je lui demandai alors ce qui advenait de ceux qui ne pouvaient pas entrer dans ces abris, elle eut cette réponse froide et implacable “part of them die“.
Un peu choquée par cet infâme individualisme, j’ai essayé de l’expliquer par la prédominance de la valeur travail en Amérique du Nord ainsi que par l’inexistence d’un Etat-providence et les substituts que sont les communautés (entre-aide entre communautés ethniques ou religieuses). Pourtant, et peut-être suis-je trop obtue pour m’extraire de l’idéologie de mon pays d’origine, je ne suis toujours pas convaincue par ce modèle de société …
A suivre …
